Ars Dogmatica

Pierre Legendre

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Résistance des matériaux ou le jeu de forces entre les civilisations

Masqué par les sécularisations et nos manières rationalisantes de traiter le lien de pouvoir, mais remis en scène de façon fracassante par l’Islam, le thème (j’emploie ce mot par analogie avec le dessin mélodique en musique, objet de variations) du Désir politique de Dieu est en quête d’interprètes. Non pas en vue d’une rétrospective des pratiques monothéistes, mais pour engager le questionnement sur ce point capital et sensible, touchant à l’articulation dogmatique des sociétés : qu’est-ce que le gouvernement de l’humanité par la Référence ? La perspective est à la fois historienne, comparatiste, et finalement anthropologique.

L’horizon du présent ouvrage, qui voici près de deux décennies anticipait l’interrogation sur le sens de ce qu’il est convenu d’appeler Globalisation ou Mondialisation, était de poursuivre une réflexion concernant le phénomène institutionnel, jugé caractéristique de notre espèce. L’actualité confirme aujourd’hui le bien-fondé de l’entreprise : pour introduire à l’étude des guerres de la représentation, à la compréhension de la rivalité à mort entre systèmes de Référence sous le régime de la techno-science-économie globalisée, regardons d’abord l’Occident.

Mais sur quelle base, moyennant quels concepts ?

Un apport essentiel de ces Leçons VII est de prendre acte des expériences de la gestion, plus précisément de la généralisation du Management d’entreprise, étendu à tous les domaines. La question se trouve dès lors posée d’une confrontation sans précédent d’un discours de facture technique avec les Corpus traditionnels réunis sous le générique occidental de « religion », et conséquemment avec les productions institutionnelles majeures issues du romano-christianisme : les montages de l’État et du Droit, promus en stéréotypes planétaires. De proche en proche, la notion usuelle de « civilisation » semble se dissoudre.

Avant d’aller plus loin dans cette préface destinée à situer ce volume par rapport à la suite de mes propositions théoriques, je note ceci. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la prévalence des classifications euro-américaines dans la poussée vers un gouvernement global – selon le nouveau vocabulaire, une « gouvernance » rationnelle universelle – n’a cessé d’être opérante. On en repère aisément les termes : culture étatique + expansion du Management + maîtrise des grandes machines amorphes que sont les organismes internationaux + l’idéal du culte démocratique (associé à l’intégrisme individualiste) à vocation planétaire. Avec le recul, et compte tenu de l’effondrement des tentatives de Mondialisation communiste, cet attirail peut être considéré, au premier regard, comme simple instrument de l’occidentalisation du monde, outil de modernisation d’une domination amorcée de longue date.

L’inconvénient d’une telle vision est de mettre en avant un face-à face entre Modernité et Tradition qui vient jouer comme un leurre, mettant la formation et la métamorphose de nos montages (y compris jusqu’à la standardisation des formes d’organisation sous l’effet du Management) à l’abri du questionnement de fond : peu ou prou, l’ultra-Modernité contemporaine = l’abolition fonctionnelle et systématique des transmissions généalogiques. Moyennant quoi, l’occidentalité désormais hors histoire serait comme une glace sans tain qui ne renvoie aucune image. Et dans ces conditions, nous assisterions effectivement (pour reprendre un topos des actuelles propagandes) à l’avènement de la post-humanité. Autant dire que, sous le régime de la carte forcée promu par une civilisation surpuissante et censée soustraite à l’ancrage structural, les sociétés non alignées sur la constitution mythologique méconnue de l’Occident – un Occident en proie au déni de ses attaches ou, selon certaines analyses, suicidaire1 – n’auraient d’autre perspective que de s’auto-annuler en tant que cultures (sauf à survivre folklorisées).

Au fil de la composition de ce livre, le thème du Management avait été décisif pour dessiner, plus exactement redessiner dans l’après-coup des évolutions, une certaine ligne d’historicité, d’assignation généalogique des montages élaborés par cette culture-ci comme arme de survie et d’expansion. Une Tradition n’est que jeu d’images repris dans des échafaudages de discours, et ce jeu-là tire son importance d’un seul fait : du fait que, s’inscrivant dans le temps, une Modernité quelle qu’elle soit a nécessairement affaire aux mises de la reproduction ; autrement dit, elle succède. La profondeur et la radicalité des bouleversements ne font qu’accentuer la visibilité du trait.

 

I

 

La transformation du système mondial des civilisations invite à la compréhension de la structuration dogmatique des sociétés. À cet égard, elle souligne l’intérêt d’une prise en compte théorique de la gestion généralisée.

Mes remarques ici tournent autour d’une interrogation centrale : est-il possible de sortir d’une vision techniciste, opérationnelle et, pour ainsi dire, laïque du Management ?

Une libre réflexion sur ce fleuron du régime industriel entraîne à reconnaître, comme s’y emploie un essai cinématographique élaboré à dessein2, la profondeur de questions étouffées et insurmontables auxquelles fait face la gestion étendue à tous les domaines. Le Management n’étant donc pas simple affaire praticienne, pur pragmatisme, il s’impose alors de l’envisager comme pouvoir de manier les fictions constitutives de l’organisation humaine, autant dire comme quintessence du pouvoir, y compris à l’échelle des rapports, par nature conflictuels, entre les cultures.

Il est aujourd’hui nécessaire de constater ceci : subrepticement, cet outil originairement circonscrit à l’univers des entreprises est devenu l’unique concurrent, sémantique et politique, de la vieille notion occidentale, encore bonne à tout faire et néanmoins fragilisée, de civilisation.

Une brèche dans le système historique d’occidentalisation du monde a été récemment ouverte. L’effondrement soviétique, qui signifie pour les Occidentaux la perte d’un Ennemi majuscule somme toute familier – une sorte de Barbare européen –, aura peut-être été une victoire à la Pyrrhus, montrant les pronostiqueurs d’un nouvel ordre mondial pacifique démunis devant la suite inattendue : l’incapacité, pour la programmation libérale de l’humanité, de s’adjuger les formes d’organisation jugées irrationnelles ou contraires à la suprématie du rêve individualiste, comme s’il s’agissait de convertir les modes de relations humaines en un seul, fondé sur les critères objectifs et conscients de l’utilité.

Le génie du marché ayant envoûté les esprits, tout devient transparent. L’idée de possibles contradictions entre les registres sollicités s’efface et les simplismes se donnent libre cours. De même que la formation des taux de change signale en principe l’économie la plus forte, de même la prédication de la Démocratie – « more americano », façon américaine s’entend – doit mécaniquement l’emporter sur les discours catalogués obsolètes par la doxa de l’utilité. En fait, il est proposé aux cultures ou fragments de culture inadaptés de se folkloriser, devenant ainsi objets de négoce, ou de disparaître.

Mais la rationalité calculatrice n’est qu’un masque, la façade neuve de l’Occident convertisseur. De contenus en contenus, cette passion s’est métamorphosée. Après les grandes batailles chrétiennes (Réforme protestante, Contre-Réforme catholique), après les Lumières, Marx, puis le Marché planétaire, voici que l’on parle de « retour du religieux », en usant une fois de plus des catégories calibrées par la civilisation euro-américaine ! Que faut-il en attendre ?

Beaucoup de papier. Saisir où nous en sommes, quant à la compréhension de ce dont il s’agit, est une autre affaire. La déliquescence des questionnements et l’avènement de la techno-science-économie comme substitut de pensée sont le signe, à grande échelle, d’une intelligence désemparée… laissant augurer de dangereuses pertes de sang-froid de la part des appareils de gouvernement.

C’est dans ce contexte de reprise, plus exactement de relance ingénue des guerres de la représentation, que la problématique du Management prend tout son relief, parce qu’elle touche à un essentiel enrobé d’économie et, de ce fait, plus ou moins efficacement dissimulé : les formes géohistoriques de la différenciation des sociétés humaines en systèmes de représentation, aux prises avec l’enjeu structural d’ anéantissement.

Évoquer le Management en ces termes oblige à repenser ce que nous croyons avoir enfermé à jamais dans le concept banalisé de « civilisation ». Sans être remanié de fond en comble, celui-ci ne tardera pas à paraître suranné, pour la raison qu’il ignore l’un des ressorts de l’occidentalisation du monde, le grand véhicule d’une normativité planétaire, elle-même portée par des traditions occultes de l’Occident soi-disant libre de son passé : le véhicule juridique. C’est pourquoi un paragraphe introductif de ces Leçons VII s’intitulait : « la difficulté de penser la civilisation du Droit Civil » – terrain sur lequel, on en conviendra, les intellectuels français se sont distingués par une aversion pour l’histoire juridique3.

Aujourd’hui, le meilleur observatoire de ce qui se défait et se recompose sous la Main de fer du marché sans frontière, ce n’est ni la bureaucratie intégrée du Pentagone et de l’OTAN, ni les lieux multiples et chaotiques auxquels est imputée la fonction de décideurs politiques, mais une vaste constellation de Cabinets juridiques (au sens large, les Cabinets d’Affaires) jouant entre eux de la concurrence sur le marché du droit, enveloppe et pointe avancée du Management mondial. L’arme ici n’est ni militaire ni politique ; il s’agit de l’instrument légaliste, ciment ou colle qui fait tenir la légitimité d’un cadre de parole obligé, hors duquel la techno-science-économie globalisée serait littéralement inconcevable.

Autrement dit, si l’on omet le pouvoir de conversion inhérent à la civilisation du Droit Civil, les coulisses du Management inventé par l’Ouest et sa force de propagation n’apparaîtront jamais. Sans cette dimension, l’étude des conflits potentiels ou déjà là, à fondement philosophique / religieux, n’a plus qu’à se rabattre sur les seuls enjeux de rivalité visibles à l’œil nu : les enjeux strictement économiques et démographiques à l’échelle planétaire. Et la question des systèmes de représentation, en tant que question logique du moteur guerrier à toutes les époques, s’en trouve noyée.

Dans ces conditions, évoquer un éventuel « Clash of Civilizations » équivaut à poser que l’Ordre gestionnaire – nouvelle mouture de la dogmaticité occidentale – associé aux performances industrielles affronte aujourd’hui une nébuleuse menaçante : les civilisations autres, c’est-à-dire l’enjeu d’altérité méconnu par l’Occident. Le très estimable ouvrage de Huntington, si agaçant pour l’universalisme à la française, a élargi la vision4 ; cependant, il navigue avec un appareil conceptuel vieilli.

La tâche nécessaire de reprendre l’idée occidentale de civilisation nous entraîne dans les soutes de notre propre bateau. Derrière la thématique de l’Efficacité – « Quest for Efficiency », selon l’argument en usage dans les écoles de gestion –, par laquelle le Management se définit lui-même, se profile une interrogation muette sur les fondements, logiques autant qu’historiques, du pouvoir constructeur de normes. Pourquoi et comment y a-t-il des normes ? Imitateur des sciences de la nature, le vieux positivisme, juridique ou sociologique, est débordé. Car là, nous sommes bel et bien au cœur du problème de la civilisation – de toute civilisation –, dont le Management ne saurait s’exempter. Et finalement, nous tombons sur l’inexorable instance du destin, masquée par la question la plus classique qui soit : pourquoi y a-t-il du pouvoir ?

 

II

 

Nous entrons dans la zone obscure où la fonctionnalité (au sens de l’utilitarisme) cède le terrain – la zone obscure où s’ouvre l’Abîme que la pensée occidentale s’efforce de maîtriser en l’encerclant de barrières sémantiques familières : religion, mythe, fantastique… Et pourtant (pour reprendre une formule du Surréalisme) l’humain se construit « à flanc d’Abîme ». C’est par cette articulation que prend consistance la notion de destin, et partant que redevient convaincant un concept de civilisation tenant compte de la dimension du non-maîtrisable.

Instance du destin renvoie au latin « fata », qui littéralement signifie « des paroles dites ». Un sens second nous intéresse, en rapport avec les pratiques antiques de l’oracle. Détaché de ces pratiques, le terme alors s’inscrit dans une perspective généalogique comme « paroles qui nous fabriquent », désignant par là le discours à valeur de fondation dans l’histoire d’un sujet particulier (cf. là-dessus Leçons VIII).

Ainsi peut être envisagée une réévaluation du terme « civilisation », en introduisant l’idée d’une politogenèse à laquelle est rapportable le marquage civilisateur de ce que nous appelons « société » : une structure d’élaboration d’images fondatrices et du rapport au pouvoir de ces images à échelle transindividuelle, par analogie avec les fondements du développement de l’individu5, l’ontogenèse – autrement dit, un maniement, dans certaines conditions géohistoriques, du matériau anthropologique, pour le compte de l’entité sociale. Et poursuivant l’analogie, nous avons dès lors affaire à la dialectique de l’identité / altérité constitutive de chaque civilisation, mais aussi du jeu de forces entre les civilisations, dialectique qui relève de la logique de la représentation et se traduit, pour chaque société ou groupe de sociétés appartenant à la même Référence fondatrice, dans des montages dogmatiques précis, si j’ose dire dans un tour de main institutionnel apte à subir l’épreuve du temps.

Dans le cas occidental, cette problématisation s’exprime dans la simplicité du sous-titre de l’ouvrage, « Étude sur les montages de l’État et du Droit », binôme accordé à la doxa dont se nourrit la science du Politique héritée des échafaudages nationaux depuis deux siècles. Cependant, qu’est-ce qui relie la spécificité de ces montages au tronc commun des civilisations, en d’autres termes à la logique de la structure ?

L’opacité de cette inévitable question tient dans le titre, « Le Désir politique de Dieu », mais aussi dans les enchaînements avec le Management – matière mondiale désormais – proposés par cette Étude. Qu’y a-t-il d’essentiel à retenir aujourd’hui en méditant sur le hiatus entre titre et sous-titre, un hiatus qui précisément ouvre à la réflexion érudite sur le Politique un nouveau champ ?

Pour illustrer l’horizon de ces Leçons VII dans le contexte contemporain, en l’occurrence mesurer la pertinence du décalage entre le titre et le sous-titre, un premier point est à mettre en relief : comment est-il possible, à partir du banal constat de l’existence et du fonctionnement aujourd’hui quasi mécanisé de l’institution « État », de remonter vers la structure, vers le matériau anthropologique et son maniement dans le cadre occidental ?

Il faut à la fois resituer l’État, devenu cet instrument politique de série à l’ère de la techno-science-économie, dans la configuration de la mêlée contemporaine des pouvoirs concurrents à l’échelle planétaire ; puis, détecter ce qui fondamentalement subsiste, voire même se renforce, de la construction étatique inventée par l’Occident selon ses visées, sues et méconnues ; enfin, caractériser l’herméneutique qui continue de porter la mise en scène de l’État et permet d’inscrire celui-ci parmi les systèmes dogmatiques sur lesquels l’ethnologie jetait son regard scientifique, exception faite jusqu’à présent de l’occidentalité.

A) L’évolution oblige à reformuler les questionnements qui classiquement concouraient à faire entrer le lien de pouvoir dans le champ du parlable. Ainsi en est-il de la notion de souveraineté (pas si incongrue que le pense une idéologie expéditive), agitée comme une crécelle après l’avènement de l’État territorial souverain, lequel s’était imposé en avalant, si l’on peut dire, l’imperium romano-chrétien, les concepts (encore aujourd’hui fonctionnels) d’ « auctoritas » et « potestas », la distinction entre fondement du pouvoir et son exercice.

Aujourd’hui, les pratiques rapportables au point de focalisation étatique ont rencontré les formes concurrentes, fragmentées, indiscernables, de pouvoirs qui se mettent en scène comme non-pouvoirs, créant le leurre d’une dissolution généralisée, accomplissant le catéchisme du Progrès élaboré au XIXe siècle : « la société n’est plus gouvernée par les hommes, mais par des principes ».

Les preuves abondent de l’embrouillamini qui en résulte. Ainsi, l’idée de base des casuistiques traditionnelles, et néanmoins toujours à l’œuvre – antagonisme, discorde, opposition –, doit cohabiter avec l’idéal (à connotation totalitaire) du consensus. L’apparition de la « négociation non confrontationnelle » (selon l’approche ludique gagnant / gagnant) n’est pas seulement l’affaire d’entreprises qui se détournent de la Justice d’État pour régler les conflits (techniques de l’« Alternative Dispute Resolution »). Le thème en honneur chez les théoriciens de la gestion, « Getting To Yes » (titre de l’opuscule d’universitaires de Harvard, Ury et Fischer, mondialement répandu dans la décennie 1980), s’est infiltré sur le terrain « psy » où il tend à dominer le marché des thérapies (systémisme, analyse transactionnelle…).

Du reste, par emboîtement de discours échafaudant une nouvelle herméneutique sociale, le paradigme du marché, entendu comme substituable au principe État, a rendu possible le développement (inapparent pour la philosophie politique en usage) d’une reféodalisation de la planète par le biais d’entreprises transcontinentales – équivalent d’empires privés, pouvant contraindre les États à des formes, variables, d’allégeance –, et tout aussi bien l’extension d’un anarchisme rampant sous l’égide d’appareils médico-bio-scientifiques fournisseurs de prestations commercialisées (libre choix du sexe, reproduction, marché des organes…), avec pour principe éthique, l’Efficacité.

Resituer l’État, c’est donc tenter d’appréhender comment la longue, très longue tradition où il s’inscrit – non comme forme logique éternelle, mais production d’une histoire –, affronte et se concilie avec la poussée gestionnaire. Là intervient la problématique du Management, lequel tire sa force d’être un empire mou. Il comporte autant de centres qu’il existe de pouvoirs en concurrence dans la civilisation où tout s’achète et tout se vend. Des myriades de pouvoirs en réseaux volatilisent les formes inaptes à la compétition. Est-ce à dire que l’État soit lui-même une forme révolue ? Ce qui est révolu, comme invitent à le penser d’autres accès à l’étude du souverain moderne6, c’est notre représentation d’une historicité abolie.

B) Ce qui subsiste ou se renforce de la construction étatique peut être détecté à partir des élaborations juridiques originaires – le Monument romano-canonique7 – reprises et perfectionnées par la Modernité européenne et son prolongement américain. La suite de ces Leçons VII n’a cessé de préciser ce dont il s’agit. Une question d’une telle importance, méconnue par les théoriciens de la formation du régime industriel pour des raisons tenant à la structure du discours de l’Occident sur lui-même8, peut être circonscrite sous le thème « l’autre Bible de l’Occident » (Leçons IX à paraître), à savoir l’ensemble de l’investissement scolastique, autrement dit la refondation médiévale du dispositif textuel normatif (transmis à l’Europe sécularisée), qui sert de socle et d’arsenal à la civilisation du Droit Civil dans son expansion planétaire. Sans cette dimension caractéristique de l’historicité occidentale, le Management lui-même serait incompréhensible. Remarquons que le caractère impersonnel de l’État – « une abstraction inconcevable », formule que je glane chez Borges traitant de la mentalité de l’Argentin (« un individu et non un citoyen ») –, si étranger aux valeurs conviviales de la société dérégulée, fait bon ménage avec l’individualisme de masse. Porté par un monothéisme éloigné du Judaïsme et de l’Islam et de leur constitution herméneutique (entrelacement originaire des règles et de leur fondement), l’État juriste en tant que position héritée d’un passé se résout en un pouvoir de classement d’essence technique, qui échappe aux aléas historiques de son fondement : sous un label ou sous un autre (religieux, politique…), les catégories techniques demeurent un capital neutre et disponible. L’histoire moderne est éloquente là-dessus.

Par ailleurs, en renforçant le potentiel organisateur de l’État et du même pas son inventivité juridique, les hécatombes des guerres mondiales ont eu pour effet (dans le cas de puissances à capacité stratégique) la mise en scène d’une super-instance militaire ayant le trait absolutiste – le miracle industriel d’un Jupiter tonnant, image relayée par la fascination médiatique – et qui, affranchie des propagandes décentralisatrices, exige une concentration de gouvernement en rapport avec les moyens d’anéantissement dont elle dispose.

Ainsi, le jeu de forces entre les civilisations, quelles que soient les dépendances réciproques favorisant le commerce de la parole dans la situation politique mondiale, apparaît nettement. Les guerres de la représentation ne sont pas une supputation, mais la réalité. On s’en rend mieux compte encore, si l’on prend acte de deux questions sensibles touchant au fonctionnement de la Référence en Occident – civilisation aussi aveugle que toute autre dans sa démarche pour fonder la Raison. Ces questions sont les révélateurs de ce qu’exporte l’institutionnalité euro-américaine projetée en modèle identificatoire sur le reste du monde.

1e question : le noyau religieux du montage juridique, noyau décelable (par une histoire cohérente du droit)9 dans l’assemblage de l’idéal démocratique et de la tradition romano-chrétienne porteuse du système vertical des juridictions. En première ligne, l’hyper-modèle de l’État fédéral américain : imposer aux individus et groupes d’individus le principe du libre examen (héritage protestant) comme règle politique, et le faire respecter en exerçant, par le truchement d’une Cour suprême, le droit du dernier mot (héritage du creuset médiéval impérial / pontifical). On relève alors sans surprise la définition, par la jurisprudence des États-Unis (exprimant la nouvelle doxa qui cimente l’Occident), d’une véritable ligne théologique qui renvoie les religions au « marché des idées »10 – défi, à la fois su et méconnu, aux civilisations non alignées sur l’herméneutique sociale occidentale.

2° question sensible : le maniement de la justice généalogique par les États, autant dire des fondements de la symbolisation dans l’échange humain (différence des sexes, filiation, reproduction). Ce qui subsiste ou se renforce de la fonction étatique peut s’observer sur ce terrain, où se font légitimer les contenus nouveaux du discours occidental de la conversion (aujourd’hui censé propager la démocratie des droits de l’homme) : idéologie de la « conflict free sexuality », mise à sac des montages du droit civil des personnes, avènement du positivisme scientifique comme source des préceptes.

Étayé par une « révision des valeurs »11 massivement médiatisée, qui distille socialement la peur de penser hors des standards, cet intégrisme qui s’ignore anticipe la gravité des confrontations à venir avec des civilisations non alignées, autour de l’irréductible noyau de tout système de représentation apte à la survie : la relation d’identité. Au plan strictement occidental, on aperçoit que la politique des États à l’égard du sujet – selon l’ancienne formule, la fonction d’ « instituer la vie » – n’est pas contestée dans son principe ; elle est mobilisée pour fixer un montage juridique perverti, conçu comme offre normative sur un marché de la légitimité où le sujet choisit son propre statut. 

C) Ainsi, de proche en proche, par les notations ci-dessus, sommes-nous remontés jusqu’au niveau de la structure, là où peut être posée la question de l’exploitation du matériau anthropologique par la civilisation. Quelle est la signification de l’État occidental, comparé aux instances découvertes par l’ethnologie – instances fondatrices des catégories de la reproduction ?

Le maniement de la justice généalogique par les États permet de reprendre une analogie avancée dans ces Leçons VII : le Totem, rapproché du scénario européen du Père divin ou Père des lois. L’instance du Totem doit s’entendre à son tour comme fiction d’un Sujet monumental mis en scène en tant que garant de ce qui fait loi pour les individus-sujets et de l’effectuation normative. Dans cette perspective, l’État a bien valeur totémique – valeur de Référence causale dans la descendance des normes –, et nous pouvons reconnaître dans le juridique son effet normatif au cœur du montage des filiations.

Conséquemment, il redevient concevable que l’échafaudage historique de la notion d’État et sa pérennisation soient en rapport avec un type de constitution religieuse progressivement évidée (ce serait le sens des sécularisations / laïcisations), détachée de ses sources romano-chrétiennes dans la conscience politique et technocratique. L’abstractivisme en honneur dans l’abord du scénario généalogique inaugural – songeons à la théâtralisation du Dieu trinitaire12 – a sans nul doute joué un rôle essentiel dans cet effacement, au profit du mythe rationnel de l’Occident, censé coupé de ses racines. La Démocratie unie au Management dans le gouvernement social, avec son mode de Référence et ses tabous afférents, s’inscrit dans un destin, dans la chaîne des « fata » évoquée plus haut. L’herméneutique qui dévoile la logique de l’État et du Droit ouvre ici le champ d’une interrogation générale sur le concept de Texte (lui aussi largement présent dans ce volume), que je tiens pour seul capable de moderniser nos idées sur la civilisation et les procédures de transmission qui la soutiennent.

 

III

 

Ainsi, c’est dans des conditions d’opacification fonctionnelle de son propre Texte – entendu comme traduction de la vie de la représentation à l’échelle sociale13 –, soustrait du même pas au questionnement herméneutique, que la civilisation d’Occident peut camper un discours de communication binaire. Selon ce discours, la Modernité, où qu’elle se manifeste, n’aurait plus affaire à la dimension tierce exprimée à travers des instances déclassées par l’esprit d’objectivité répandu par la science et qui – désormais mises au rancart sous l’étiquetage des religions, mythes, croyances… – n’ont d’autre avenir que le « marché des idées ». Ces instances auraient seulement permis à l’humain pré-industriel de survivre dans un univers menaçant, en échappant à la relation directe avec la réalité-monde aussi bien qu’avec le partenaire-semblable.

Ni la découverte des coulisses du sujet et de la culture par la psychanalyse, ni l’évolution politique de la planète ne s’accommodent de ces conceptions primaires, pour ne pas dire frustes, qui font les beaux jours des techniques de gouvernement, par marketing et publicité déchaînés, de masses humaines abandonnées à leur sort sans moyens de protection subjective. Le nouveau jeu de forces entre les civilisations est aussi une mise à l’épreuve de la capacité de résistance du matériau humain à la menace d’abolition de la structuration ternaire. Par leur trait de réponse psychotique, les violences religieuses aujourd’hui en sont, pour ainsi dire, la confirmation tragique.

La perspective de ce volume de mes Leçons est donc précisée, et le hiatus entre le titre et son sous-titre s’explique. La question d’un « Désir politique de Dieu », avec sa connotation biblique, juive ou chrétienne, n’est pas ici réductible à l’histoire de la théologie politique d’où l’occidentalité tire une spécificité certaine, maintes fois soulignée, et par des penseurs aussi divers que Gaines Post, Carl Schmitt ou Jacob Taubes. Il ne s’agit donc pas d’un simple sondage dans notre terrain dogmatique.

Le Dieu créateur et guerrier à l’occidentale étant congédié, la laïcisation institutionnelle permet d’apercevoir que la place laissée vide est en réalité une place structurale, où vient forcément s’inscrire à son tour l’herméneutique libérale, voire libertaire, impuissante à révoquer la logique qui préside à l’émergence des civilisations comme à la construction du sujet. Du reste, les expériences totalitaires en témoignent : l’enjeu suprême du pouvoir est de s’emparer et s’assurer du lieu tiers en tant que lieu d’inscription des fictions légitimantes, des scénarios fondateurs. Même détournée par des perversions politiques, la logique demeure, et l’idéologie du libre-service normatif ne change rien à l’affaire.

D’où la fonction clé de l’esthétique (au sens le plus large du terme), avec laquelle les montages institutionnels ont partie liée, parce que nécessairement ils sont eux aussi portés par l’obscur et l’insu, par l’énigmatique du désir humain. Ainsi l’Abîme sans mots est hors temps. « Le mystère du mécanisme des destinées » – qu’il soit travaillé par l’antique littérature chinoise14, peint par Magritte15, exploré par les chorégraphies ou, si j’ose dire, trituré dans le vacarme par la musique pop – continue d’exiger la théâtralisation de sa présence, les mises en scène du principe de Raison : pourquoi vivre ?, et pourquoi le monde ?

Un mot sur le tableau espagnol reproduit en couverture, intitulé par moi « le Triomphe de l’Eucharistie », présenté et commenté dans le cours de l’ouvrage. Cette composition baroque est l’équivalent d’un Arbre généalogique, fonctionnant selon la maxime formulée par les juristes médiévaux : « la gauche te donne les épouses, la droite les maris». Mais, pour l’observateur du tableau, gauche et droite sont inversées, comme s’il s’agissait de son image dans le Miroir. C’est la preuve, par l’esthétique, par une mise en scène du geste aveugle des cultures pour instituer la Raison, que l’institutionnalité joue d’une réflexivité transposée.

Cela, au bout du compte, ouvre sur l’immense question anthropologique d’une extériorité non pas donnée mais construite, c’est-à-dire du mécanisme au moyen duquel l’espèce douée de parole fabrique la relation d’identité / altérité à travers un rapport d’interlocution avec le monde. Et tel est, me semble-t-il, ramené à l’essentiel de l’essentiel, le travail des civilisations.

Cette nouvelle édition des Leçons VII n’a pas subi de retouches de fond. Le texte demeure tel qu’il était. Et je n’ai pas jugé nécessaire d’ajouter à la bibliographie, qui témoigne d’un certain état des lieux lors de la parution.

Les renvois aux Leçons II, en cet ouvrage, se réfèrent à la deuxième édition (2001).

 

 

1. Le suicide culturel de l’Occident est évoqué par S. Huntington dans son essai, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, traduction franç. (Paris, Odile Jacob, 1997), p. 336. Sur un autre registre, je lis dans la chronique de M. Houellebecq, Les Particules élémentaires (1998), IIe partie, fragment 19 : « Au milieu du suicide occidental, il était clair qu’ils n’avaient aucune chance…

2. Film documentaire en cours d’élaboration : Dominium Mundi. L’Empire du Management. Texte intégral, à paraître aux Éditions Mille et Une Nuits, 2006.

3. Aux origines de cette aversion, notoirement entretenue par une formation universitaire historiquement verrouillée (y compris chez les juristes) : une haine, ancrée dans la tradition du nationalisme français, à l’égard du creuset romano-canonique médiéval d’où a émergé le binôme État et Droit. On peut remonter la filière au-delà du XVIIIe s. jusqu’aux juristes de l’Humanisme (féroces à l’endroit de la Scolastique).

4. Huntington a décelé ce qu’il nomme « des problèmes beaucoup plus lourds de sens que les questions économiques et démographiques » parmi lesquels il range « le développement des comportements antisociaux » (crime, drogue, violence), « le déclin de la famille » (taux de divorce, grossesses d’adolescentes, familles monoparentales), etc. Cf. op. cit., p. 336-337. L’auteur s’en tient à ces constats, d’ordre sociologique ou comptable, sans être en mesure de relier les phénomènes de décomposition sociale, plus exactement de dé-civilisation (généralement déniés comme tels, en France par exemple), à un questionnement renouvelé, à un pourquoi ? anthropologique.

5. Je tiens pour essentielle une notation de Freud (développée par lui sous d’autres formes) passée aux oubliettes : « Si le développement de la culture ressemble tant à celui de l’individu et travaille avec les mêmes moyens… », Le Malaise dans la culture, in Œuvres omplètes, Paris, PUF, XVIII, p.331. Mes Leçons donnent suite à ce relevé.

6. Voir. J. Tonda, Le Souverain moderne. Le corps du pouvoir en Afrique centrale (Congo, Gabon), Paris, Karthala, 2005. Cet ouvrage, concret et théoricien, foisonnant de relevés portant sur les faits de représentation, amorce une complexification de la question (usée pour les Occidentaux) : qu’y a-t-il derrière cette notion de « souverain », jusqu’alors exportée comme valeur technique ?

7. Pour introduire à cette matrice médiévale de la Modernité industrielle, aux origines du système anglo-saxon de Common Law, comme de la production juridique concurrente (sur le continent européen marqué par l’esprit législateur français), rien ne vaut le contact avec les brefs articles de E. Kantorowicz réunis dans Mourir pour la patrie, et autres textes, réédit., Paris, Fayard, 2004.

8. Je renvoie le lecteur à mes conférences au Japon : Ce que l’Occident ne voit pas de l’Occident, Paris, Mille et Une Nuits, 2004.

9. La cohérence ici suppose la prise en compte, par les historiens du droit eux-mêmes et les politologues, du versant théologique des montages institutionnels inventés par la Scolastique médiévale. La séparation du droit et de la théologie – un fait accompli dès la fin du XIIe siècle (dans l’effervescence d’une véritable refondation du christianisme occidental) mais non théorisé – est un événement capital, dont la méconnaissance hypothèque la possibilité de saisir le conflit des interprétations caractéristique du jeu de forces entre les civilisations.

10. Sur l’histoire de cette position jurisprudentielle des États-Unis – position dont les conséquences politiques me semblent redoutables, au plan mondial, dans la concurrence des intégrismes –, voir le recueil dirigé par L. Mayali : Le Façonnage juridique du marché des religions aux États-Unis, Paris, Mille et Une Nuits, 2002.

11. J’emprunte l’expression à N. Mandelstam (veuve du poète mort dans un camp stalinien) dans son récit des débuts de la tyrannie soviétique. Sous nos régimes libéraux, le nouveau conformisme militant pour l’abolition des tabous a entamé lui aussi une révision des valeurs, mobilisant les appareils d’État occidentaux et censée promise à la planète entière.

12. De l’abstractivisme, masquant le problème du couple divin et qui triomphera dès Augustin, IVe-Ve siècle (cf. le traité « De Trinitate »), il sera question dans les Leçons V (à propos de « l’intime dogmatique des sociétés »).

13. Dès lors, on peut parler de la Société comme Texte (cf. mon ouvrage sur ce thème, Fayard, 2001).

14. …« le mystère du mécanisme des destinées » : la formule est dans la bouche des moines mis en scène dans le roman de Ca Xueqin (XVIIIe s.), Le Rêve dans le pavillon rouge (édit. Gallimard, 1981, I, p. 17). À elle seule elle résume l’énigme de la question subjective en psychanalyse ; elle s’applique tout autant au domaine de la réflexion sur les civilisations.

15. Magritte affectionnait le mot « mystère ». Sur ce concept chez le peintre, voir C. Schreier, René Magritte, Sprachbilder 1927-1930, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 1985, p. 56 ss.

Préface à la deuxième édition des Leçons VII Le Désir politique de Dieu. Étude sur les montages de l’État et du Droit, Fayard, 2005

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

« Chacun des textes du présent tableau et ses illustrations
a été édité dans le livre, Le visage de la main »

Éditions