Où Freud pouvait voir l’institution
Une précision sur mon assemblage de références à Freud, afin d’introduire le plus simplement au court traité que je publie. Je n’entends pas faire ici un relevé exhaustif et rien ne peut dispenser le lecteur, s’il est amateur des vues complètes, d’avoir recours lui-même et pour son compte à cet index énigmatique des Gesammelte Werke, où s’intitule la matière sous les rubriques les plus diverses1, montrant la richesse des allusions à qui veut bien cueillir les mots au passage d’un tel alphabet. Il ne s’agit pas non plus d’entreprendre une historiographie enseignant Freud à Freud, et taquinant son œuvre pour en débiter les bons morceaux. Je m’intéresse au tranchant de l’œuvre, à retracer la procédure qui par certaines voies conduisit Freud à rappeler sans cesse l’étendue logique de toute analyse et l’intégrale subversion promise en celle-ci, par rapport à ce qui nécessairement, en chaque expérience analytique, n’est pas là, et qui fait lien avec l’ordre universel des censures.
Le texte freudien s’inscrit donc, selon cette prise de mon étude, comme la contre-dogmatique au cœur de cette machinerie désignée du terme général de culture, terme apprivoisé tardivement pour l’Occident lui-même, après la radicale définition qu’en donnèrent jadis les médiévaux2. De ce fait, le corpus freudien tout entier obtient un statut spécial dans la classification des espèces du savoir sur l’homme, parce qu’il énonce la rupture avec les branches traditionnelles. Nous observons, par conséquent, ce passage vers une nouvelle démarcation des sciences – passage évidemment marqué du tragique pour Freud lui-même –, en faisant apparaître la psychanalyse (telle que l’avança son principal fondateur) au joint où nous pouvons l’articuler avec d’autres textes, ceux du juriste et du théologien, découlant d’une Antiquité spécifiée, réécrite dans la dictée scolastique, elle-même déjà plus ou moins déjouée, en tout cas démembrée, par les ensembliers du XVIIIe siècle. Vis-à-vis des savoirs dogmatiques issus de la culture latine, la psychanalyse figure une position où se développe la technique moderne d’atteindre aux sens selon les anticipations d’un Buffon quand il fit miroiter son arithmétique morale3 ; le système du vieux Droit et ses vestiges gallicans se trouvèrent alors déclassés par un négateur jamais vu, non plus l’hérétique, mais le naturaliste. Où sont de nos jours les héritiers du juriste médiéval ? Sur la transposition des masques et le grand quiproquo désormais nourri des fameuses sciences humaines, mon retour au Moyen Âge, dont il sera plus loin question, tient le pari d’identifier quelque chose dans le débat qui depuis Freud a pris un tour nouveau sur un thème fondamental de l’institution : la censure.
La censure, c’est-à-dire les bons moyens d’enterrer le conflit, selon les exigences logiques d’un double jeu où s’accomplit la fonction vitale de masquer la vérité. Pour comprendre que les textes juridiques peuvent, eux aussi, s’interpréter d’après cette proposition, revenons à cet article de méthode : comment doit se lire une censure ?
A. Première notation : la grande menace d’en trop savoir.
En ce lieu-ci de l’histoire, la France et d’autres pays où s’épanouit la religion catholique du Pouvoir, pays profondément marqués par une police particulière des bons et des mauvais livres, des bons et des mauvais auteurs, etc., il y aurait encore grand avantage à réfléchir sur la persécution – une espèce de damnatio dans le style antique – qui entoura d’abord les découvertes et la thématique de Freud. En cette zone du développement humain, où l’imparable rupture fut naguère obtenue par le travail et la souffrance de Galilée, le vaste problème de la bonne science (originairement opposée à la mauvaise science, colportée par l’hérétique) doit être considéré sans légèreté. Comme la physique moderne, par la même brèche ouverte puis élargie, la psychanalyse s’attaque au quiproquo de la Foi, d’une science fondée par la théologie, au mode traditionnel de sa propagande, à l’enfermement du savoir sous un magistère universel. Comme Galilée, et par des procédures juridiques ou politiques adaptées à la singularité des deux cas, Freud a subi la fatalité de l’outrage officiel, la défense ironique des clercs de tous bords et d’être désigné du doigt par l’excommuniant. En remontant quelques décades, chacun verrait comment les bons auteurs d’alors ecamotaient par des phrases bien senties un défi tenu pour ignoble. Puis, commença l’œuvre de récupération, poursuivie sous nos yeux. Freud, comme Galilée, après la descente infernale, fut érigé en signe faste, pour fonder de nouveau ce vieux dogmatisme occidental, qui sait arranger la Vérité foudroyant l’Erreur et passer quand il faut du fantasme baroque à l’allusion surréaliste ; que ce tour soit aujourd’hui réussi ou non, j’en traiterai plus loin au dernier chapitre. Ici, restons-en à la question de l’irruption première, celle d’avant la mascarade : le texte freudien fut rejeté, étant déclaré irrecevable pour avoir soupçonné la censure sociale de se rapporter aussi au discours d’amour.
La psychanalyse – rejeton de l’Aufklärung – a troublé le répertoire classique, extraordinairement dépendant de la tradition juridique lorsqu’il s’agit de traiter d’institutions et de propager les savoirs politiques. Dans les sociétés nationalistes d’Europe occidentale, les juristes occupent une place forte, exercent une fonction stratégique qui consiste à verrouiller chaque système, quel qu’il soit. Avec constance, ce pouvoir-là : fabriquer l’enveloppe d’un dogmatisme, s’est reconstruit, selon des normes que la sociologie n’a guère étudiées jusqu’à présent. Au beau milieu du discours ordinaire de la censure (discours tenu par les juristes et leurs tenants lieu), Freud a fait une sortie, montrant que se joue quelque chose, pour le compte d’une autre scène. Si nous nous plaçons du point de vue du texte conforme aux sociétés d’Europe à peine laïcisées, il est facile de se représenter que Freud s’immisçait effectivement dans la logique traditionnelle qui mettait à l’abri les conflits en un discours dont les maîtres étaient attitrés. Il y avait ainsi, selon la nomenclature ancienne des crimes atroces, attentat consommé par la mauvaise parole, la parole subversive : Freud a lésé la majesté4. Pour saisir le ressort des institutions répandues à la surface de l’Occident chrétien, par conséquent pour ne pas se méprendre sur le côté naturel des réactions ultra-négatives contre la psychanalyse à ses débuts, il faut apprendre à discerner l’accompagnement théocratique de cet ensemble imposant, dont le Droit romain a défini jusqu’à nous la fonction (souvenons-nous que les Droits nationaux européens sont construits de matériaux largement empruntés au Droit romain), à compter des prophéties de l’empereur Justinien dans le traité de la Souveraine Trinité (De summa Trinitate), ouvrant le plus célèbre code de tous les temps : maintenir en croyance les sujets. Nommant cette adresse de sorcellerie dont l’institution tire sa vigueur et sa rigueur (le jeu d’une croyance première), laissant voir les soubassements du réel et le défaut de la folie – cette énigmatique folie traitée, selon le dogmatisme des médiévaux, comme une colère sans péché –, le texte freudien, même s’il ne faisait qu’esquisser une nouvelle théorie causale de la soumission, en disait trop sur la matière touchant aux traités de l’acte humain transmis de proche en proche depuis la Scolastique, pour ne pas provoquer le réflexe le plus défensif.
Il serait hautement significatif, et très important en pratique, de ne pas confondre entre elles les différentes réactions négatives provoquées par l’invention analytique et ses conséquences, au point de vue des ressentiments dont la Règle institutionnelle assume la récupération afin d’en capter l’énergie et d’offrir aux individus des substituts plausibles. Bien des nuances devraient être introduites. Les réactions en cause ont sans doute beaucoup varié depuis cinquante ans et, tuent les dogmes nationalistes dont on ignore toujours l’exacte consistance, hors des juristes (car eux du moins ne peuvent se laisser aller impunément à pareille ignorance). Les Droits nationaux, comme les langues, charrient les différences et fixent des distances anthropologiques. Les ressortissants des censures nationales ne sont pas interchangeables et se leurrer là-dessus en dit long quant aux renouvellements du dogmatisme précisément, dans nos sociétés dominées par un chantage doctrinaire et par la plus cynique manipulation publicitaire, proclamant l’universelle abolition de l’histoire. Il serait fort utile de réexaminer, par ce biais des vieux-nationalismes, la soudure des groupes humains à leur dressage traditionnel. Tout comme le récent fanatisme qui nous a fabriqué un Freud-pontife, les résistances à la psychanalyse ont aussi présenté plusieurs variantes.
Ces résistances, au surplus, demeurent pour nous intéressantes à rappeler, en tant que refus primitif venant énoncer de la manière la plus radicale une négation essentielle. L’évocation que les théories sexuelles seraient en étroites relations avec la culture et sa science du dressage politique, a provoqué un grand effroi. Soit en ses exposés spécialement consacrés à expliquer son propre défi, soit dans le cours de ses comptes rendus cliniques, Freud a pu noter ce point de gravitation de toute l’opposition : un soi-disant pansexualisme, constaté en délit
Laissons le thème un peu truqué de l’Éros. Ce rappel possède aussi la vertu de signaler cet autre point d’importance : la longue méditation de Freud sur les traditions de la culture, auxquelles se rapportent nécessairement et la règle et la science d’Occident. La psychanalyse y intervient en provoquant l’altercation, lorsqu’elle signale que le symbolique prend place pour simuler le vrai conflit qui n’est pas là. Il faudrait méthodiquement revenir à cet arrière-plan vital, à l’antique vivier des censures occidentales où nous pêchons tant et tant de notre outillage normatif, y compris certainement un très vieux Guide des égarés6 dont se colore immanquablement la vieille médecine aliéniste, volontiers en quête d’une morale et de traditions ; le dogmatisme a partout tracé ses cartes, désigné les lieux du redressement ou de la récupération, décrit le chemin détourné pour toute vérité (trames veritatis). D’ailleurs, notons-le dès maintenant, par la force des choses, le savoir traditionnel n’a pu manquer d’ouvrir la question fondamentale du sujet, ni de montrer que la Loi reçoit de l’ordre phallique sa légitimité (doctrine du péché, au récit des origines). La théologie des Pères fournit en plusieurs registres ses très riches symboles. Où je renvoie aux exposés sublimes d’Ambroise et d’Augustin sur la colle ou le clou de l’âme, dont il sera question plus loin en temps opportun.
Au jeu d’une feinte et aux pudibonderies compliquées, dont s’était fait une spécialité l’opposition à la psychanalyse voici quelques décades et grâce auxquelles on parvint ici et là à rejeter sur Freud le désir d’épingler partout le sexe, le lecteur se gardera d’objecter la moindre ironie. La psychanalyse est arrivée au creux des hécatombes et du pourrissement dont ne peut se remettre l’institution chrétienne. Entre le discours antique et médiéval sur la censure, et le discours du bourgeois balzacien ou weberien, un vide progressif, l’histoire d’une déperdition au terme de laquelle émergent deux extrémités, la folie asilaire et la police administrative, traitées singulièrement par les institutions laïques de la société industrielle. Quant à la censure sociale, dont témoigne l’ organisation culturelle, la psychanalyse, surgie de l’intuition que ce vide n’est pas vide, suppute sous les variables des temps et des lieux l’invariant d’une structure fondamentale. L’article déjà cité de Freud constitue un intéressant témoignage, quant à la situation où se trouvait alors parvenu l’univers occidental des signes ; j’en relève encore ce trait : « La société ne veut pas entendre parler de la découverte de ces rapports (dont traite la psychanalyse), parce que à beaucoup d’égards elle n’a pas la conscience tranquille. Elle a commencé par se poser un idéal de haute moralité, la moralité étant la répression des instincts, et a exigé de tous ses membres qu’ils réalisent cet idéal, sans s’inquiéter de ce que cette obéissance peut coûter aux individus. Mais elle n’est ni assez riche, ni assez organisée pour pouvoir leur offrir un dédommagement proportionné à leur renonciation. L’individu est donc poussé à trouver un moyen de se procurer une compensation suffisante et qui lui permette de conserver son équilibre psychique. » Plus loin, ceci : « La psychanalyse révèle les faiblesses de ce système et en recommande l’abandon. Elle tient qu’il faut ôter de sa rigueur au refoulement de l’instinct et donner, pour cela, plus de place à la véracité… Pour avoir formulé ces critiques la psychanalyse ennemie de la civilisation a été bannie comme danger public7. »
J’entreprends, du point de vue de ce tableau sinistre et sans doute plus réaliste qu’on ne le croit aujourd’hui, malgré les apparences de l’affranchissement, d’apporter d’importantes précisions à ce diagnostic sur une histoire éminemment complexe. Les sociétés qui ont fait l’Occident ont déployé – il faudra le rappeler – une technique de la soumission dont nous nous faisons au XXe siècle une faible idée, en raison de la laïcisation de la fonction de censure et des habitudes de pensée nouvelles prises au contact des sciences dites humaines et sociales. L’entreprise analytique s’est inventée alors que le dogmatisme de haute époque et son système pénitentiel abordaient une phase aiguë de leur crise. L’institution ancienne, énoncée dans le texte des théologiens et des juristes, prétendait assurer le dédommagement, prétention très affaiblie dans la société libérale dont Freud nous donne la sombre description, non sans avoir perçu et exploré ailleurs ses assises essentielles. Mais suffira-t-il d’un « surplus de véracité » pour dénouer la dramaturgie dont se nourrit cette institution ininterrompue, là où fut bannie avec tant d’éclat la psychanalyse ? Qu’en est-il pour nous, héritiers directs du discours dogmatique ? À voir comment se défend la mythologie de la toute-puissance, comment se reconstitue la logique des détournements du sujet, comment s’apprennent la tyrannie des lois et le quiproquo du rebelle, il reste peu de place au doute. La réponse en est dans l’expansion des systèmes bureaucratisés, porteurs du grand cadeau de la Bienfaisance, aptes à mesurer le tout du conflit comme à récupérer la menace d’en trop savoir sur le sujet et sa religion du Pouvoir.
B. Analogiques - l’ordre névrotique et sa révélation.
Un point à bien fixer, afin de mettre en place la psychanalyse vis-à-vis de cette réalité évanescente que nous nommons l’institution, concerne directement la source des observations freudiennes : la relation des cas cliniques. En remontant ce chemin de Freud, on percevra sans peine que l’étude visant à poursuivre l’institution sociale derrière le retranchement dogmatique doit revenir à cette narration, qui souligne avant tout la psychanalyse comme science du cas. Je ne reprendrai pas ici évidemment le vaste tableau connu de chaque analyste. Surtout Dora et l’Homme aux rats, cas majeurs pour saisir ces deux versants essentiels et complémentaires, l’hystérie et la névrose obsessionnelle, viennent composer la référence fondamentale ; à laquelle s’ajoutent les propositions classificatoires avancées par les histoires types du Petit Hans, de l’Homme aux loups, voire du Président Schreber dont la mythologie flamboyante devrait attirer l’attention des spécialistes de ladite culture occidentale. Mais, selon la perspective de mon essai, ne lisez pas ces textes importants pour alimenter d’anecdotes un catalogue quelconque, à la manière dont usaient jadis de leurs autorités les historiographes européens allant chercher dans Plutarque la preuve illustre. Si ces références obligent, c’est afin de mettre en rapport les éléments d’une construction, celle de la névrose (ou de la paranoïa) et celle dont procède la Loi sociale. Sur ce thème essentiel, qui justifie ma promenade, remarquons ceci :
La révélation de la névrose, du point de vue de nos recherches, est d’avoir montré le fonctionnement d’un ordre dogmatique, sous les traits d’une déformation ou d’une exagération du conflit naturel mécaniquement reproduit par chaque être humain. La répétition éprouvante des signes, l’obéissance au précepte et les canons du manquement, la vénération des masques et cette persévérance du sujet à soutenir la cause de son désir, tous ces éléments (ces institutiones, dirais-je volontiers pour reconnaître au vocabulaire des juristes romains sa densité8) définissent une constitution politique de la personne. La procédure de l’analyse y donne forme textuelle, lorsque l’analysant sous le regard qu’il croit de l’Autre se tire les mots du corps. À chacun sa Loi bien à lui, conforme à son histoire, à son apologétique bien à lui ; à chacun sa version particulière de la science du Pouvoir, conforme à sa grammaire et au lexique pour la dire.
La question ouverte, à partir de ce surplomb des choses, est d’approcher par ce nœud vital le régime universel des croyances politiques, car il s’agit de reconstituer la logique de la soumission. Où les distinctions traditionnelles recoupent la conviction de l’analyse : « Quod credimus, auctoritati », ce que l’on croit se rapporte au lien d’autorité, observaient les Messieurs de Port-Royal après Augustin9. Un sujet quelconque, sujet de son conflit ou sujet du Pouvoir dans la société, est en proie à cette logique-là au service d’une Foi quelconque, peu importe celle-ci ou telle autre. La Loi est donc à prendre à la lettre de ses symboles et selon sa fonction dans le grand œuvre institutionnel, qui travaille à escamoter ou réduire le désir.
La croyance, voilà pour nous un terme clé, afin de convaincre le lecteur que, dans l’institution sociale comme dans la névrose, le féticheur n’est pas loin. Le travail du juriste (puis de ses successeurs aujourd’hui dans l’entreprise dogmatique) est exactement l’art d’inventer les paroles rassurantes, d’indiquer l’objet d’amour où la politique place le prestige, et de manipuler les menaces primordiales ; et là encore, s’effectue un retour à Freud, ramenant à son niveau véridique l’effroi conservateur du brocard : « Le trône et l’autel sont en danger10 ». Quant à la science dont fait état l’institution elle-même par ses savants qualifiés, dans sa charge de représenter imaginairement l’objet réel du désir en stipulant une sexologie pour tous, elle s’intitule traditionnellement sous les rubriques de la Foi dont elle procède en droite ligne, grâce au jeu plus ou moins sophistiqué des symboles de justification (Père monarque et pontife) ; par cette référence constante à l’objet du désir peut opérer la croyance sociale, pour diffuser de proche en proche la légitimité, en prodiguer les suites, articuler la Règle et désigner l’ennemi. En l’indispensable retour au texte freudien, s’impose ici plus particulièrement la relecture de la synthèse consacrée aux théories sexuelles infantiles, car ces pages peuvent constituer une très utile introduction au procès le plus primitif de la soumission11.
Un dernier commentaire à mon thème : Analogiques. J’entends par là insister aussi sur la difficulté de l’entreprise. Le débrouillage de l’écheveau institutionnel n’est pas terminé pour l’Occident. Par des moyens sans cesse renouvelés, le dogmatisme reconstitue son abri, aujourd’hui même avec l’appoint des sciences humaines/sociales. Sous condition d’identifier clairement les dépouilles traditionnelles et les techniques savantes du colportage, la psychanalyse peut contribuer précisément à le montrer, en isolant quelques ressorts logiques élémentaires.
C. L’Eglise et les structures libidinales. Notations sur la référence de Freud à l’institution latine.
L’attention portée au phénomène de l’organisation religieuse est pour nous d’un très grand intérêt, car elle montre que Freud y avait découvert un accès privilégié aux problèmes spécifiés de l’institution occidentale. Mon commentaire viendra donc se greffer là-dessus sans peine. Il ne faudrait pas cependant chercher dans le descriptif freudien plus que son auteur n’y a mis. Les développements sur l’Église d’abord, puis sur l’armée (celle-ci étant ici moins importante, sauf si le temps vient d’étudier la solidification des systèmes bureaucratiques dont la pratique s’inspire également du modèle militaire), se fondent sur des considérations générales, encouragées par les circonstances, non sur une étude vraiment poussée de la tradition ; les pages, souvent citées, traitant de l’organisation des masses, constituent seulement un pointage des questions, où furent avancés quelques concepts encore directement utilisables.
Je ferai remarquer que le recours aux Droits savants européens, dans leur entier et sans les disjoindre de leur assise théologique fixée au Moyen Âge grâce aux apports essentiels de la philosophie aristotélicienne notamment, nous permettra d’aller beaucoup plus loin que Freud dans l’observation des techniques de soumission mises au point en Occident latin. On percevra, en particulier, la capacité extrême acquise par ce vaste ensemble historique pour transformer ses énoncés juridiques sans ruiner son équilibre, ni mettre en danger le régime des croyances au Pouvoir omniscient et tout-puissant. Il est devenu visible, si nous nous référons à la matrice ecclésiastique, que l’illusion dont parlait Freud et qui lie les membres de l’Église, ne tient pas seulement à la présence invisible du Christ ; car la communauté chrétienne, en tant qu’elle s’est organisée au sein d’un assemblage politico-bureaucratique (le Saint-Siège notamment, son Droit monarchique et ses pratiques ultra-centralistes), a tissé ses liens de telle sorte qu’une altération radicale de la Christologie traditionnelle n’appellerait pas automatiquement la déstructuration d’un maniement aussi perfectionné de la croyance au Pouvoir. Le texte canonique (canonique ici dans un sens strict, par allusion aux normes juridiques de l’Église) contient toutes les ressources nécessaires, afin de soutenir une très large diversification des symboles originaires (désormais plus ou moins rapportés à la divinité du Christ, lui-même passablement effacé par l’imposante organisation), pourvu que les nouveaux symboles substitutifs assument la relation à quelqu’un ou à quelque chose dont les docteurs légitimes, maîtres des propagandes de la Foi puissent garantir avec vraisemblance : voici le tenant-lieu-du-Père. Ces remarques sont fort importantes, visant surtout la branche catholique du christianisme, qui devait servir de moule à de nombreuses expériences institutionnelles progressivement sécularisées par la prise en charge nationaliste et l’avènement des sociétés industrielles. La génétique de l’institution se trouve bel et bien Inscrite en une histoire des religions, dont Freud a pressenti tout le prix, non sans douter lui-même de ses propres approximations12. Toujours moderne, toujours traditionnelle, l’Église occidentale a modelé les dogmatismes et transporte encore sous nos yeux son musée vivant, un réservoir de mythes fondamentaux (sur la hiérarchie, sur le chef, sur la classification sociale) qu’on pourrait croire à jamais perdus et dont l’anthropologie devrait s’occuper davantage, si d’aventure elle s’attaquait vraiment à sonder les agglomérats humains de l’Europe latine.
Après avoir reconnu la portée historique de l’expérience religieuse (et militaire) dans la formation de l’enveloppe institutionnelle en Occident, le concept freudien de modèle (Muster 13) permet d’éclairer la compatibilité du repérage psychanalytique avec l’énigme de la formation de masses (das Rätsel der Massenbildung): formations stables et hautement organisées, l’institution en somme, dont il peut exister tant et tant d’espèces. Approfondir cette idée permettrait de saisir la logique des rapports entre ces deux univers apparemment si distants l’un de l’autre : le sujet en proie à son conflit particulier, le texte de la Loi où s’agence la version sociale d’un drame politique originel. Saisir les procédés et la nature des correspondances, voilà l’utilité de revenir à cette notion, aujourd’hui plutôt banale malgré la mathématique qu’elle enferme : le modèle. Freud a joué de ce miroir, dont il a capté les effets, précisément lorsqu’il souleva ce qui dans les religions fait problème au regard de tout analyste.
Notons que la religion pose brutalement la question du Pouvoir, en soulignant la prétention du faire-croire dont vit l’institution. Première assurance d’une conquête des sujets par la Loi sociale, d’une science des mœurs par le Droit comme il est dit depuis l’ Antiquité. Témoin Quintilien, repris par Kant dans un fameux traité où se trouve dénoncé l’habituel défi libéral : « Existe-t-il des dieux ou non, c’est ce dont je ne saurais rien dire14». Dans la bouche du légiste, cette maxime est une feinte ; car tous les systèmes institutionnels avancent leur théologie, fût-elle séculière et radicalement laïque.
Freud confirme à son tour que la question politique est éminemment religieuse, ouvrant le procès de la Vérité. Mais il précise la matière du débat : le désir en quête de son répondant. Par là peut-on prendre la psychanalyse au cœur de sa contradiction, d’être un savoir en rupture de ban. L’institution traditionnelle est, en effet, supportée par un discours d’explication, par la science du légiste (de nos jours enveloppée aussi par lesdites sciences humaines et sociales), posant la Loi non comme le lieu topique d’emprisonnement du désir, mais comme idée du bonheur. Pour avoir montré en ce quiproquo l’opération d’un sacrifice et ouvert de la sorte la voie d’une étude désignant les rituels anciens du Pouvoir en Occident, le texte freudien n’a pas pris place au rang de la science politique, si étroitement reliée au malentendu de la sécularisation dans l’Europe catholique. Je reviendrai souvent sur cette réalité essentielle : la complexité et la démesure apparente des sous-systèmes juridiques, de ces Droits nationaux directement issus pour une part importante des démembrements du système ecclésiastique (lui-même alimenté par le Droit reçu de l’Empire romain), sont en rapport avec la capacité de récupération jadis obtenue par l’Église latine. Un mode unitaire de classement pour répartir les rebelles, le miracle permanent de la soumission, la force de dramatisation du désordre juridique, ces éléments signalent la perfection réglée de l’équivoque. Où s’inscrit la suprême référence au Père tout-puissant, selon sa fonction pour verrouiller cet ensemble dont personne, absolument personne, ne sort, sinon par l’échappatoire définie, et sous le masque obligatoire de l’excommunié et du fou, du criminel et de celui qui a perdu les sens. En d’autres termes, divers rapprochements, par le biais des remarques sur l’Église, devaient permettre à Freud d’identifier, dans la soumission à l’institution, l’amour de l’institution et ses enjeux, déterminés sous la rigueur et la contrainte d’une symbolique des plus précises et des plus claires.
Si la mécanique des signes dont la psychanalyse tire argument permet ainsi de passer d’un univers à l’autre grâce à la casuistique du conflit, on aperçoit l’importance d’une mythologie de l’Absent dans l’instauration de la croyance aux pouvoirs d’un Tout-Puissant, et dans la communication de la règle sociale de proche en proche jusqu’au dernier sujet. La sacralisation de l’ordre tenait de près la christologie traditionnelle, c’est-à-dire la théologie du Chef (dont s’empara le discours politique), figurant là pour dessaisir les humains au bénéfice du Pouvoir intouchable auquel est offert le désir. Avoir entrevu cette initiale de l’organisation monocratique en Occident demeure une intuition considérable, car on doit rapporter au dogme suprême du Christ prêtre et roi (dogme efficacement traduit par les juristes) l’établissement de la grande différence entre l’en-haut et l’en-bas. Par où se conçoivent à la fois l’occultation de la science ayant à traiter du Pouvoir, et le seuil du non-franchissable qui distingue, comme l’avait superbement signifié Platon, le berger du troupeau. Jusqu’aux États industriels, après les belles inventions de la théocratie pontificale et des monarchies nationales, l’allusion au Chef adorable garantit la sauvagerie originelle du Politique. « L’homme faible ne peut pas avoir la prétention de s’élever à la grandeur d’âme et à la force du Christ15».
Laïcisez l’aphorisme freudien et vous aurez, convenez-en, la maxime d’un État napoléonien. Je dis : napoléonien, comme je dirais : chrétien ; dans les deux cas, le symbole est là, d’un Médiateur tenant la place de la Vérité.
C’est d’ailleurs sous la rubrique du style ancien des obédiences que vient la question d’argent, dont s’épouvantent depuis l’ Antiquité les juristes, habiles à distinguer le bon et le mauvais, le propre et le sale, dans leur classement des professions libérales et des œuvres serviles. La science économique aurait ici son mot à dire, pour nous montrer comment ont été sécularisés les symboles. « J’ai appris, écrivait Freud à Fliess, que notre vieux Monde est régi par l’Autorité, comme le Nouveau par le Dollar16 ». J’ajouterai donc cette notation : que l’Église et sa Loi canonique nous font cadeau d’un Occident d’avant le capitalisme, en stipulant que l’argent ne fait pas le miracle, car il est sale et mauvais. Propos énigmatique de la tradition, j’en conviens, et dont, ailleurs qu’en cette étude, je reprendrai l’examen à l’enseigne du crime archaïque de simonie, afin d’en marquer la portée première et de suivre le bon tour des casuistes de la Renaissance, en leurs efforts de subversion pour en finir avec un aussi méchant principe17.
Puis regardons comment dans cette Église, et sous l’égide du Chef divin, s’enracine le lien social : « Ce n’est pas sans une profonde raison qu’on insiste sur l’analogie entre la communauté chrétienne et une famille et que les fidèles se considèrent comme des frères dans l’amour dont le Christ est animé à leur égard ». Avec ce corollaire : « Même le Christ régnant, il y a des individus qui se trouvent en dehors de ces liens : ce sont ceux qui ne font pas partie de la communauté des croyants, ceux qui n’aiment pas le Christ et qui ne sont pas aimés de lui. C’est pourquoi une religion, alors même qu’elle se qualifie de religion de l’amour, doit être sévère et traiter sans amour tous ceux qui ne lui appartiennent pas… Si cette intolérance n’affecte plus aujourd’hui la violence et la cruauté qui l’avaient caractérisée autrefois, on se tromperait en y voyant une conséquence de l’adoucissement des mœurs des hommes. Il faut en chercher la cause plutôt dans l’affaiblissement incontestable des sentiments religieux et des liens libidinaux qui en découlent18 ».
Ces propos simples doivent être rappelés, non seulement pour leur grandeur tragique, mais en raison de la clarté du résumé. La puissance du lien religieux pour solidifier les groupes sociaux, n’a d’égal que le fanatisme des modes plus évolués de la manipulation des masses. L’enrégimentement diffuse la fraternité et ses délires adjacents, pointés contre un ennemi, avec les jouissances appropriées. L’inquisiteur accomplit mécaniquement sa fonction, apportant par l’institution un Salut ; il est déraisonnable de le moquer, car il ne peut entendre la critique. Il est aujourd’hui tout aussi déraisonnable de prendre à la lettre la doctrine moderne du Salut par le sourire et de renier l’agression de la science dite des relations humaines : cette doctrine est là pour accompagner le parcage des humains dans leur solitude. Quant au dessein de prendre le sujet par son désir, les bonnes tyrannies modernes n’ont pas surpassé le projet de la scolastique médiévale ni celui des plus hautes traditions qui se combinent dans l’institution occidentale ; le texte continue de s’enrichir, et l’idée magistrale, selon laquelle l’histoire serait finie, ne peut être qu’une absurdité universitaire. Je dis que l’histoire du grand savoir-faire, dont témoigne pour l’Occident l’Église romaine, se poursuit ni plus ni moins.
Le repérage d’une telle histoire, afin d’aider à localiser la Loi du Pouvoir chez les Occidentaux, demeure donc une tâche à poursuivre ; c’est même la condition préalable de tout déchiffrement. Au surplus, l’Église latine a connu et reconnu tant de variétés sociales depuis l’Empire romain, que son Droit est en mesure de nous découvrir plus largement le travail de la logique dans les institutions, qui sur un nouveau mode fascine les théoriciens du système depuis le XVIIIe siècle19. La psychanalyse a déjà contribué à l’éclairage de la zone d’ombre, depuis que Freud porta le fer dans la tradition judéo-chrétienne, où l’Église dite romaine – ne l’oublions pas – fut longtemps la maîtresse, vis-à-vis des normes de l’étalonnage politique.
1. Volume XVIII, d’après la nouvelle édition.
2. Ce texte est reproduit Annexe II, [p.263 de l’ouvrage, NDR].
5. S. Freud, Résistances à la psychanalyse, in Revue juive, n° 2, 1925, p.215 ; GW, XIV, p.105.
7. Revue juive citée, pp. 216-217 ; GW, XIV, pp.106-107.
10. Le Fétichisme, in La Vie sexuelle, PUF, 1969, p.134 ; GW, XIV, p.312..
11. Les Théories sexuelles infantiles, loc. it., pp.14-27 ; GW, VII, pp.171-188.
14. E. Kant, Métaphysique des moeurs, 2e partie : Doctrine de la vertu, éd.Vrin, 1968, p.164.
15. Psychologie collective et Analyse du moi, in Essais…, éd. Payot, 1967, p.165 ; GW, XIII, p.151.