Ars Dogmatica

Pierre Legendre

La lettre d’amour : De quoi s’y agit-il ?

Huit ans après la parution de son maître-livre — L’Amour du censeur. Essai sur l’ordre dogmatique —, consacré à scruter, avec une acuité inégalée, ce qui constitue les arcanes vertigineux de l’autorité en Occident, aussi bien en matière de pouvoir que de savoir —, les Paroles poétiques échappées du texte, publiées comme en après-coup en 1982, sont beaucoup plus qu’un simple post-scriptum. Elles demeurent intimement entrelacées aux découvertes du maître-ouvrage qui les aura précédées de son impressionnant surplomb. Comme l’indique leur sous-titre, Leçons sur la communication industrielle (matière qui par ailleurs pourrait devoir nous apparaître fort éloignée de la moindre connotation « poétique »…), il s’agit de faire ressortir, à même ce qui se présente dans le tissu (dans la « texture ») des « sociétés industrielles » comme « l’amas industriel des écrits », toute une dimension d’efficace proprement « dogmatique » qui nous traverse — encore qu’à notre insu — sans jamais parvenir à déroger, tout au contraire, mais sans vouloir en rien savoir, à un « Ordre » toujours présent en filigrane, lui-même assujetti aux mouvements de ce qui ressortit à « l’autre scène », au « creuset délirant de la raison », et dont la part doit être faite comme aux « droits imprescriptibles de la poésie ». — D’où l’attention qu’il nous faudrait savoir porter, sur les pas de Pierre Legendre, à ces « Paroles poétiques échappées du texte »…

Dûment replacée « dans la généalogie chrétienne des écrits », la « gestion industrielle » qui constitue l’« ars dogmatica » inavouée, de toutes parts à l’œuvre dans la gouvernance des sociétés « ultra-modernes » de notre temps — de ces sociétés où trop souvent, la pensée, décidément, « est de trop » — ne saurait elle-même échapper à l’emprise de l’« Ordre dogmatique » puissamment mis au jour et crûment appelé par son nom dans l’« Amour du censeur ». Autrement que jamais, sans qu’il y paraisse (sous couvert de simples « transports d’informations »), « l’amour du message » (car le message « fonctionne » bel et bien toujours « comme énigme », et « les messages nous sollicitent » bel et bien toujours « érotiquement »)— enseigne Pierre Legendre —, « l’amour du message », et donc (ce qui nous entretisse, mais aussi nous « enlace à la société comme Texte ») de toutes parts « y est la loi », dans « un arrangement stratégique de fictions à toute épreuve », par quoi « les sujets tiennent ensemble, enlacés dans les médias », au fil d’« écrits à la dérive dans le naufrage des juridismes classiques ». Tout cela sous l’égide — « emblématique » en toutes ses « propagandes » et dans son iconographie « publicitaire » — d’une « doctrine de la communication » prétendument « universelle », oublieuse de ce qu’elle ne cesse de présupposer.

Au cœur même de notre temps règne ainsi — mutatis mutandis — toute « une liturgie de la soumission » qui porte encore la signature indélébile (défigurée, sans doute) de « l’Ordre dogmatique » (de bonne facture « romano-canonique ») selon lequel — sous l’aspect nouveau de la « communication généralisée » et de ses emprises médiatiques — toujours (plus que jamais, peut-être, sans qu’il y paraisse, en nos existences aujourd’hui de part en part « connectées ») « la loi se développe en système, avec son commentaire, ses docteurs, ses excommunications ». Sous les formes « ultra-modernes » de la « communication industrielle » se laisse discerner à qui sache lire la prégnance rémanente de cet « Ordre dogmatique » au sein duquel « le Censeur », cette « instance » à jamais inassignable, quelles qu’en soient aujourd’hui les espèces démultipliées, anonymes et impersonnelles, où il n’est plus guère aujourd’hui possible de reconnaître nulle part nommément « le pontife » —, l’empreinte, donc, en filigrane, d’autant inaperçue qu’omniprésente, d’un « Ordre dogmatique » au sein duquel « le Censeur », décidément, « est érigé en omniscient : d’être le pontife, il a droit à l’amour1 » ! —

À cet « Ordre dogmatique » — ordinairement inaperçu de qui accepte de se rendre aveugle à ce qui ne s’en manifeste qu’à l’oreille, attentive à ce qui « s’en échappe », de qui saurait faire droit aux « droits imprescriptibles de la poésie » : à ce qui de toutes parts « s’en échappe », à qui sait entendre, « à même le Texte » et sans qu’il y paraisse —, à cet « Ordre » invisible, donc, ressortissent aussi bien « le discours de l’analysant » dans le champ freudien, les pratiques érudites des « lettrés » ou les formes naguère même les plus codifiées « d’écritures de chancelleries », mais aussi (et de la façon la plus poignante) la « rhétorique » imprescriptible (si personnelle et si « intime », en apparence) de « la lettre d’amour ».

À même celle-ci s’atteste – mais aussi se révèle – dans un « genre » extrêmement codifié ce qui y transparaît, et doit y transparaître à chaque instant, de « l’ordre et de la symbolique sexuels », jusque dans le plus ou moins grand maniérisme des formes, de la « déclaration » la plus naïve jusqu’aux sommets atteints, par exemple, dans les célèbres Lettres d’Éloïse et Abélard. Mais — fût-ce à l’insu des amants (eux-mêmes savent-ils jamais quelle est l’instance sous couvert de quoi « ils s’écrivent » ?) — il s’y agit toujours aussi d’autre chose, de l’ordre des « instances » ultimes de la « vérité » et du « désir ». Dans l’« écriture » même de la lettre d’amour, comme dans celle de la littérature courtoise ou du roman par lettres, s’atteste jusque dans les « formes » qui y sont mises quelque chose de ce qui ressortit à la « logique du fantasme », de ce qui relève de « l’autre scène », et dont les « simplicités gestionnaires » propres aux théories objectivistes de la « la communication industrielle » ne veulent (ni ne peuvent) manifestement rien savoir – sans que « l’Empire de la vérité » qui s’exerce ainsi à l’aveugle au sein des grands « espaces dogmatiques industriels4» puisse pour autant jamais y échapper, jusque dans l’efficace qui leur est propre.

Qui jamais s’aventure à « écrire une lettre d’amour », dans le champ aimanté par ce qu’il est d’usage d’appeler « cet obscur objet du désir », ne le fait qu’à « s’inscrire » d’ores et déjà lui-même à corps perdu dans les formes du « protocole de la lettre d’amour ». Si personnel et si intime que puisse leur sembler l’acte de s’y aventurer, la manière même dont « les amants s’écrivent » et dont « l’auteur de la lettre d’amour » toujours en quelque manière « en dit trop » (plus qu’il ne sait…), et jusqu’à la teneur, aux formes et espèces de ce qui s’y dit peut-être à leur insu, tout cela sacrifie bel et bien — enseigne Pierre Legendre — à « cette très longue histoire des formulations servant à authentifier les écrits du pouvoir, à garantir leur provenance en désignant leur support physique comme enclos magique où gît la vérité légale ». Car la lettre d’amour doit à même le « message » qu’elle adresse porter les marques sensibles de ce qu’elle proclame et de « Cela » même « au nom de quoi » elle parle — soit : « la vérité authentique » — celle-là même du « message à l’autre adorable », celle-là même, « imparlable » si ce n’est « par le détour des métaphores », de la « vérité » censée devoir être « absolument fondée » : « fondée » — enseigne Pierre Legendre — « sur la fiction du Garant absolu ».

« Scribe », donc, et « transcripteur de ce qui doit être dit », lui-même « messager » transitoire du « T’obéir, adorer ta lettre », de l’« amour fou » – à en mourir —, l’auteur de « la lettre d’amour » (prise dans toute la variété de ses espèces) atteste de notre insondable obédience à une « instance » inassignable : celle de « Cet Autre de la vérité sans faille, inéliminable du langage », et tel — tient à préciser Pierre Legendre — que « nous le désignons en psychanalyse comme lieu fantastique », comme « le lieu du grand Autre selon le mot de J. Lacan ». Sans doute la mention faite ici du grand « Autre » selon Jacques Lacan doit-elle d’ores et déjà s’entendre en une acception tout autrement accentuée, dans la pensée de Pierre Legendre (eu égard à l’entente décisive du « Miroir » qui lui est propre et au statut qu’il lui assigne au pli de la « question de l’Être3» : comme pleinement « institutionnelle » et « langagière », « le langage » lui-même tout entier y étant l’« institution » même de toutes possibles institutions, l’« instrumentum », au sens de ce qui constitue l’élément même du « vitam instituere », de l’institution de l’humain. 

Aux confins du roman par lettres (des Lettres d’Abélard à La Nouvelle Héloïse… et au-delà), de la littérature « courtoise » et de la littérature « érotique », mais aussi des pratiques de l’« érudition » se risquant elle-même au contact — charnel — de « la lettre », du « message » et du « Texte » —, le scripteur « éperdu » (éventuellement « lettré »…) de la lettre d’amour s’y adonne, exemplairement, au « collage érotique au texte ». « S’y inscrivant », « s’y écrivant » lui-même en personne — , il s’y engage — corps et âme. Et jusqu’au sacrifice encouru, cruellement métonymique, d’un Abélard ou d’Origène4. —

À ces confins de « nos démêlés avec l’écriture » , l’autorité ecclésiastique — parce qu’il lui revint de déterminer « l’emplacement institué pour ce qui doit être dit sur l’amour », le situant comme « centre idéal du Texte, au cœur du Savoir, c’est-à-dire là où se déclare le Pouvoir incarné » — n’aura eu de cesse de déterminer de possibles « marges » en « réglementant le message amoureux » (« tout comme elle a tenu en lisière les initiations et pour ainsi dire la mystique elle-même », fait ici remarquer Pierre Legendre). Assignant à la littérature « courtoise » et à la « littérature érotique » elle-même « un statut d’en-dehors » par rapport à la « textualité centrale » ainsi par là même comme mise en sûreté : « celle qui définit le juste discours poétique nécessairement lié à la vérité authentique » —, « la légalité du Texte chrétien » a dû faire la part de « l’hérésie ». Car « le pouvoir sait » ( a toujours « su », de l’intérieur, et pour cause…) « l’absolue vérité de l’amour et du désir ». Pour défendre l’intégrité de la « textualité centrale », il lui a fallu consentir « un certain statut vers la marge ». Comme Pierre Legendre ne manque pas de le faire ici remarquer : « D’Abélard à Sade, quelque chose s’est écrit dans cette marge ». Si, dans ce qui fut (aura été) « l’Occident chrétien », « l’érotisme s’est trouvé frappé de la note d’infamie », si « la littérature courtoise » elle-même y dut porter la marque de l’« hérésie » (ne fût-ce que « par un défi à la légalité matrimoniale » qui lui fut consubstantiel, sans pour autant porter atteinte à la sainteté de l’institution, y ajoutant peut-être seulement une nuance elle-même « érotique ») –, Pierre Legendre voit dans la définition de la « marge » qui leur fut ainsi assignée le signe de ce que « la version légale des arrangements religieux fonctionne aussi comme version politique, du fait que les systèmes d’institutions travaillent et malaxent leurs sujets par des artifices de séduction ».

Avec « l’hérésie » s’est ainsi trouvé réservé, comme en marge du « Texte » – au prix d’un de ces procédés d’exclusion inclusive dont l’Occident a le secret –, l’espace de « cette case assignant aux textes de l’érotisme sauvage, hors légalité donc, de représenter le désir en péril », et avec elle paradoxalement maintenue ouverte la part de ce qui ressortit bien toujours à « l’autre scène », la part de « la culture » et de la « poésie » – celle-là même aussi  de l’« érudition » ( du « collage » qui est le sien à même l’immémoraile trame des textes ) :  celle de « la pensée », peut-être. La part, autrement dit, de « l’enclave où se produit, comme par représentation du manque, le discours éclatant de la poésie, c’est-à-dire le discours qui ne va pas, qui ne marche pas avec les autres cases, le discours décalé de l’hérésie ». — Et Pierre Legendre d’ajouter : « J’ai parfois indiqué qu’il fallait aussi considérer ce discours d’hérésie comme insurrection politique, en ce sens que, par quelque biais, il déniait au pouvoir de légiférer sur les fantasmes ».—

S’il est vrai que « la Loi en chaque système institue sa science propre » (« un savoir légitime et magistral, pour assurer jusqu’aux sujets la communication des censures et faire prévaloir l’opinion des maîtres », précise Pierre Legendre5) —, il se pourrait bien qu’au prix de quelque « insurrection politique » au sein de la « culture », pût éventuellement se faire jour un « savoir » essentiellement autre. — De quel autre « savoir » peut-il seulement s’agir, s’il s’agit de savoir ce qui dès toujours ressortit à l’« insu » de ce qui gît au cœur de l’« Amour du censeur » —, de quel autre savoir si ce n’est d’un « savoir » qui s’y sache lui-même dangereusement impliqué ?

Au prix de quel autre « savoir » que celui qui est censé gésir « au cœur du Savoir » — en son « archive » —, c’est-à-dire « là où se déclare le Pouvoir incarné » —, au prix de quel « savoir » autre (d’« hérésie » et d’« insurrection », peut-être, mais aussi bien « savoir d’érudition ») tout cela peut-il être acquis (l’approche même de « l’insu » où se protègent les « instances »…) ? À quelles sources, de quel savoir autrement « su » —, si ce n’est à la force et endurance d’un savoir « su » lui-même au risque couru d’une autre sorte de « collage érotique au texte » : celle d’un savoir « d’érudition » étrangement apparenté à l’aventure de « l’écriture de la lettre d’amour », avec ce qu’il y gît toujours aussi de subversif, eu égard à ce qui est « dû » aux « droits imprescriptibles de la poésie » ? Pareil « savoir d’érudition » — porté par Pierre Legendre, en son œuvre même, à la hauteur, à la puissance de la patience de « penser » — peut-il ne pas entrer en sympathie avec « ce discours d’hérésie », avec ce qui y point ici d’éventuelle « insurrection politique » pour la pensée ?

La très puissante « analogie » (en est-ce seulement une ?) introduite par Pierre Legendre entre « l’écriture de la lettre d’amour », dans son rapport même à l’instance tierce du « Garant », et l’essentiel investissement du « savoir de l’érudition » au cœur de ce à quoi il se mesure (la même « instance » inassignable du « Savoir ») — dans le « collage érotique au texte » propre à chacun de ces deux genres —, semble venir se nouer dans l’entrelacs de ces deux noms : Abélard & Origène. Où se signe l’emblème (comme en forme de monogramme) de ce qui ressortit à l’« Amour du censeur ».

Défenseur subtil et pénétrant de ce qu’il aimait invoquer comme « les droits imprescriptibles de la poésie », Pierre Legendre signe ici — une fois de plus, comme à tous les détours de son « écriture » inimitable ¬— ce qui pourrait en être la plus haute « politique » : la « politique » la seule propre au véritable « travail de penser ». Celle-là même des découvreurs et des penseurs. Laquelle dût consister à se mouvoir, au fil de « questions difficiles à formuler », toujours sur l’arête de cette ineffable limite où se jouent comme depuis toujours les enjeux et litiges de la distinction « entre savoirs licites et savoirs illicites6». — Sans jamais renoncer à s’aventurer de l’autre côté.

À tous ces égards et à d’autres encore, la question — provocante — mérite d’être très sérieusement posée : « En quoi la lettre d’amour intéresse-t-elle la communication industrielle ? ». — « En ceci » — répond Pierre Legendre (aux lecteurs distraits, la manière pourra sembler un peu abrupte…) — qu’« elle adresse à l’Univers la vérité authentique, elle manœuvre à mort un discours de la servitude, elle transcrit poétiquement un juridisme déchirant ». Et il précise : « Réaliser une aussi parfaite sujétion, dans l’amour fou d’une vérité absolue, voilà ce qu’obtiennent parfois, au prix fort de la même capture, les systèmes d’institutions quand il savent manier l’effusion du sujet avec la lettre ». La nuance, ici, pourrait être celle de l’avertissement. 

Introduire aux enjeux de ce qui tient à pareille « effusion du sujet avec la lettre », à la découverte de ce qui — impitoyablement — s’y révèle, de manière à la fois redoutable et, éventuellement, salutaire (le voile une fois levé sur les coulisses de « l’Ordre dogmatique », s’ouvre un aperçu sur l’« Abîme » qu’il s’agit de maintenir ouvert — à la pensée) —, voilà à quoi ici s’aventure Pierre Legendre — en nous invitant à le suivre, au fil conducteur de ces Paroles poétiques échappées du Texte. 

Gérard Guest 

(Juin 2026)

 

1. Pierre Legendre, L’Amour du censeur, en sa quatrième de couverture.

2. Pierre Legendre, Leçons II, L’Empire de la vérité. Introduction aux espaces dogmatiques industriels

3. Pierre Legendre, Leçons X, Dogma: Instituer l’animal humain. Chemins réitérés de questionnement, chapitre II, pp.79-118.

4. Pierre Legendre, Paroles poétiques échappées du Texte, “La beauté de la déchirure. Note sur la castration d’Origène”, pp.108-113.

5. Pierre Legendre, L’Amour du censeur, p.5. 

6. Pierre Legendre, “De ce livre et de son destin”, Préface à la deuxième édition de L’Amour du censeur, Nouvelle édition augmentée, 2005, p.1 – Où Pierre Legendre fait remarquer qu’« il a fallu quelques temps à Jacques Lacan pour surmonter ses hésitations » à propos de L’Amour du censeur : « moins cependant qu’il ne m’en fallut » – poursuit-il – « pour assumer de transgresser la frontière établie entre le licite et l’illicite en matière de savoirs. » 

 

 

 

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

« Chacun des textes du présent tableau et ses illustrations
a été édité dans le livre, Le visage de la main »

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