Les vases communicants ou l’humanité d’Occident en son rêve angélique…
Un texte, un document… comment dirais-je, un livre-témoin de la grande énigme qui traverse l’histoire des civilisations : organiser le brillant désaccord entre le rêve et la réalité, d’où surgissent les continents du savoir, les idées religieuses et scientifiques comme nous disons, nous autres Occidentaux à l’affût d’apprendre le passé qui nous tient.
Ou si vous préférez l’accent poétique des anciens philosophes, voici une formule prêtée à Héraclite par le Surréalisme ; je la reprends pour résumer la matière du présent ouvrage : l’harmonie de tensions opposées, comme celle de l’arc et celle de la lyre.
Sur cette pente, ma tâche de préfacier se trouve facilitée par l’auteur de ce livre raffiné, au style élancé, aussi sensible au sens commun qu’au puits sans fond de l’interrogation humaine, et qui d’instinct conclut son étude en poète, rappelant les mots de Shakespeare : We are such stuff as dreams are made of, « Nous sommes faits de la même matière que les rêves ».
Le ton étant donné, je me suis laissé aller à méditer le titre tel quel, dans sa simplicité : les anges savent-ils compter ? Nous sommes dans les parages de la question immémoriale, dont s’est soutenue l’espèce humaine au fil des millénaires : l’Univers cosmique est-il notre semblable ? Est-il soumis à la logique de la parole ?
Mais à quel prix, moyennant quels détours, les cultures se sont-elles engagées dans la double exigence d’y répondre par un contenu et d’en répondre pour la transmettre. Autant dire qu’il s’agit de construire un discours et d’en inventer le garant…
Lecteurs, en ouvrant ce livre où tant de surprises vous attendent, gardez à l’esprit la transmission généalogique, l’idée que l’aujourd’hui est un maillon de la chaîne généalogique à laquelle nous sommes assignés… comme les Somnambules de l’historien Arthur Koestler, évoquant par cet amical sobriquet les savants mémorables, Copernic, Galilée, Kepler, Newton et tous ces découvreurs dans le malaise et la tristesse – états d’âme pour nous incompréhensibles – d’avoir à contredire l’exégèse littérale de la Bible.
Le paradigme chrétien du savoir angélique est ici l’occasion de remonter à travers les lignées précédant l’ère ultramoderne, notre époque d’étourdis où règne l’oubli de ceux qui ont ouvert à l’humanité le rêve de l’envol vers les lointains, aujourd’hui accompli par les nouveaux Conquistadors naviguant dans l’espace. Un rêve déjà là, quoique un peu vague, chez des visionnaires tels que Léonard de Vinci ou Athanase Kircher.
Et voici sous vos yeux réanimée la question de base : comment la civilisation de l’Europe christianisée, en quête à son tour d’explication rationnelle, est-elle entrée dans le tourment du penser angélique, dont nous sommes devenus, peut-être imprudemment, les héritiers indifférents ?
Décrypter ce fragment essentiel de l’histoire occidentale, au versant de ce que Hegel appelait si judicieusement l’esprit subjectif, voilà le tour de force accompli par Jean-Robert Armogathe.
Compagnon de labeur en Sorbonne, à l’École Pratique des Hautes Études – section des sciences religieuses –, ce savant de premier rang, repreneur des avancées accomplies par Alexandre Koyré en ce même lieu, est un familier du gouffre des traditions qui enserrent l’Occident moderne.
À partir d’une conférence prononcée à l’École nationale des chartes en 2015, puis enrichie pour la présente publication, Jean-Robert Armogathe offre aux lecteurs le récit de sa longue marche d’érudit. Entraîné à mettre à découvert, dans l’esprit de sa Direction d’études, les ressorts de « l’histoire des idées religieuses et scientifiques dans l’Europe moderne », il rapporte aujourd’hui une rencontre particulière avec l’angélologie, vaste domaine de la réflexion théologienne élaborée par les monothéismes. Ici, il s’agit de la pensée chrétienne d’Occident sur les anges.
Si les idées reçues ont depuis longtemps banni la pensée angélique, c’est qu’elle recèle une indéfinissable étrangeté, accessible seulement aux esprits jugés inassimilables, voire dérangés, Salvador Dali par exemple, accrochant son pinceau au souvenir d’un tableau de Millet enveloppé du mystère de l’Angelus. À l’intérieur des barbelés intellectuels où s’est enfermée la culture positiviste dans son souci d’Efficiency, l’angélologie ne sert à rien. À moins qu’elle aille se faire voir dans un musée, où défilent des passants médusés…
En fait, l’interlocution avec un monde céleste surabondamment peuplé de figures physiquement insaisissables est, au mieux, tolérée comme un conte pour enfants par les esprits forts de notre temps. Autrement dit, lier la pensée à une dimension de fantastique, c’est ce dont le regard positiviste a priori se détourne. Et dans ces conditions, un point central est en cause : qu’est-ce qu’un fait ?
Précisons. Est-il possible que le rêve angélique soit un fait et que non seulement il ait un sens, mais qu’il contienne en secret des bribes, que dis-je, tout un potentiel d’indicateurs scientifiques… Un rêve qui durant des siècles entrelaçait la piété chrétienne et la passion scientifique, aux fins de régler les comptes entre la Terre et le Ciel.
Si j’ai choisi pour introduire mon propos la formule du petit traité Les Vases communicants qu’André Breton fit lire à Sigmund Freud, c’est pour notifier au lecteur qu’il doit s’attendre à une surprise de taille.
Chef de bande ou chef d’école dans l’explosion de cet art justement nommé surréaliste, fondé sur une pensée apparemment démantibulée, toujours est-il que Breton avait bien compris la signification de l’autre scène humaine, l’inconsciente, dévoilée par la psychanalyse. En parlant d’un système de roues dentées intérieures, notre écrivain exposait par une métaphore poétique la logique secrète qui préside au va-et-vient entre la zone obscure, le fantastique du rêve, et la scène consciente où s’impose le principe de réalité. Avec ce résultat, le phénomène décrit par Aristote dans un fameux passage de La Politique : seul d’entre les animaux, l’homme a la parole et raisonne. Voilà qui déjà donne consistance au propos d’André Breton !
Cette approche concrète, naturellement hors de la bastille positiviste, fait sentir la pertinence, elle aussi logique, du rêve angélique. Soumise comme le sujet au règne de la parole, et donc à la même logique secrète, la civilisation pratique les Vases communicants, sur un mode également familier au sujet : le rêve éveillé, savamment dit rêve diurne.
Dès lors, nous comprenons aisément qu’à son tour, et à l’instar des arts, une théologie parvenue aux confins du dicible puisse exprimer, par la médiation d’un scénario angélique, ses propres fondements et parcours de pensée. Conviendrait bien ici la formule, dont usa au XVIIe siècle le cardinal de Luca pour le titre d’un vaste traité utile aux canonistes : «Theatrum justitiae et veritatis», en somme «un Théâtre de la juste mesure et du vrai authentifié».
Ainsi entra en scène l’ange de la culture chrétienne européenne… non pas figure de fantôme, mais d’un interlocuteur invisible et prévoyant. Une présence donc qui s’est glissée dans le clair-obscur d’une doctrine théologique en fonction d’interroger l’Univers cosmique.
Au fil des conflits d’interprétation transmis au hasard des siècles depuis l’Antiquité, le travail du rêve a fait son œuvre, obstinément et sans lésiner sur les moyens de se propager : liturgie, iconographie, tous les arts à la fois, sans compter l’immense appareil de textes bibliques, de commentaires relevant de la patristique ou des théologies médiévales, mais aussi ce chaos de controverses liées aux mathématiques et à la physique, et la mêlée philosophique de longue date ou provoquée par l’essor des grandes découvertes scientifiques… Vous en trouverez le récit, imagé et circonstancié, dans ce livre d’une passion communicative !
L’office de préfacier n’étant pas pour moi une opération de dépeçage, dans quelque souci d’épargner au lecteur d’être secoué par la vigueur érudite de cet ouvrage, j’esquisse un certain portrait de ce que je lis, non pas sa mise en coupes réglées.
Il me suffit d’évoquer la succession de quelques titres, abritant ces summulae (petites sommes dont raffolaient mes amis médiévaux) qui, à la manière d’un cercle entourent le motif du livre : les anges savent-ils compter ? En voici des échantillons, que je compare aux séquences préparant le spectateur à saisir l’intrigue d’un film : Où sont les anges ? Les anges ont-ils le temps ? Qu’est-ce que les anges peuvent bien faire ? Etc. Je ne vais pas gâter le plaisir du lecteur…
Me souvenant du film réalisé par le cinéaste Carl Theodor Dreyer en 1931 (Vampyr) qui disait vouloir créer sur l’écran un rêve éveillé, j’ai lu, d’un certain œil, l’ouvrage de Jean-Robert Armogathe. Si j’ai projeté l’idée freudienne de travail du rêve sur la scène de la culture historique de l’Ouest européen, il s’ensuit une clarification des places occupées par les acteurs, des rôles différenciés et des discours tenus ès qualités, dans la formation du rêve angélique à l’échelle de l’histoire.
Du même pas, je dirai que l’auteur de l’étude intervient en interprète des interprétations, et que chacun de nous, lecteur sous statut d’ignorant éclairé, entre dans le lien à ce rêve angélique évanoui… si ce n’est que, furtif mais persévérant à se répéter et muter comme tous les rêves, il subsiste à travers la floraison littéraire que ne manque pas d’évoquer ce livre, en guise de conclusion.
À mon tour de conclure, par une note en l’honneur du romantique allemand Jean Paul ; il imaginait l’ange mélancolique se glissant dans un corps humain blessé : « je veux mourir une fois comme un homme, afin de savoir le calmer quand je déferai les liens de sa vie ».
Enfin ce dernier mot, un vœu adressé au lecteur non familier des usages de l’érudition. Qu’il ne se détourne pas de la bibliographie clôturant ce livre, mais qu’il la regarde comme une stèle commémorative. Elle rappelle au passant l’obscur labeur d’auteurs ayant participé, pour la plupart, au travail du rêve angélique de l’Occident.
Pierre Legendre