Ars Dogmatica

Pierre Legendre

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Aux origines de la doctrine du Salut par le sourire

Pour introduire à la lecture de L'Amour du censeur. Essai sur l'ordre dogmatique, un temps d'arrêt sur : Où Freud pouvait voir l'institution

Hélène Cazaux-Charles

Des théologiens-légistes de l’Antiquité aux manipulateurs des propagandes publicitaires, en passant par la Seconde Scolastique qui a stimulé « les formes modernes du despotisme légal et bienfaiteur en insérant étroitement le droit dans une théorie définissant les conditions politiques du Salut offert au genre humain », Pierre Legendre n’a eu de cesse, en archéologue du Texte et du Pouvoir, de mettre à jour, à partir du palimpseste que constitue toute civilisation, les soubassements, voire les coulisses de cette « science perpétuelle du Pouvoir », née du perfectionnement d’un seul et même outillage dogmatique, propre à capter les sujets par ce moyen infaillible qui demeure le sujet central de sa longue et érudite méditation : « la croyance d’amour ».

Dans L’Amour du censeur, et notamment dans son entrée en matière : Où Freud pouvait voir l’institution, Pierre Legendre affirme la psychanalyse, cette « mauvaise science », « ennemie de la civilisation », « contre-dogmatique », non comme « un accident de la pensée » mais comme la condition même de toute pensée, à commencer par la sienne, sur le Pouvoir et l’humanisation du Monde.

En interrogeant la figure de ce qu’il a ailleurs nommé le « sujet monumental de fiction », rentier, toujours, de l’ordre névrotique et des structures libidinales, Pierre Legendre nous rappelle le tragique de la destinée de l’humanité : accepter, parfois même au nom de la Raison, de croire en la grande Farce, se plier « au double jeu où s’accomplit la fonction vitale de masquer la vérité » pour échapper à « la grande menace d’en savoir trop », accepter de voir la Loi « non comme le lieu topique d’emprisonnement du désir, mais comme idée du bonheur », et, en contrepartie de ce sacrifice : l’assurance du Salut.

Dans l’étude sur la Seconde Scolastique publiée le mois dernier (cf. L’inscription du droit canon dans la théologie : Remarques sur la Seconde Scolastique), Pierre Legendre nous disait déjà qu’ « Elle [la Seconde Scolastique] classe les Occidentaux en tant que tels, parce qu’elle a pesé sur notre système dogmatique jusqu’à nos jours, et seules les sciences nouvelles, qui depuis Freud réinscrivent les règles du fonctionnement humain, sont en mesure d’en soupeser et d’en interpréter l’importance ».

Avec cet éternel compagnon de route que fut Freud, Pierre Legendre, souvent caustique, réaffirme alors ici l’avenir de notre structurale illusion dans l’économie sauvage du « Salut par le sourire ». « Quant au dessein de prendre le sujet par son désir, les bonnes tyrannies modernes n’ont pas surpassé le projet de la scolastique médiévale ni celui des plus hautes traditions qui se combinent dans l’institution occidentale ; le texte continue de s’enrichir, et l’idée magistrale, selon laquelle l’histoire serait finie, ne peut être qu’une absurdité universitaire ».

Mais, dans L’Amour du censeur, il avertit : « Le repérage d’une telle histoire, afin d’aider à localiser la Loi du Pouvoir chez les Occidentaux, demeure donc une tâche à poursuivre ; c’est même la condition préalable de tout déchiffrement ».

C’était aussi l’enjeu du dernier ouvrage sur la psychanalyse que mûrissait Pierre Legendre à la fin de sa vie. La mort en a décidé autrement, mais la voie reste ouverte à tous ceux que n’effraie pas d’engager une conversation permanente avec la pensée hérétique, sans quoi aucune sotériologie ne peut prétendre à l’humanisation de la vie, tout au plus peut-elle alors « accompagner le parcage des humains dans leur solitude ». 

 

Emblème

Solennel, l’oiseau magique préside à nos écrits.
Le paon étale ses plumes qui font miroir à son ombre.
Mais c’est de l’homme qu’il s’agit :
il porte son image, et il ne le sait pas.

« Sous le mot Analecta,
j’offre des miettes qu’il m’est fort utile
de rassembler afin de préciser
sur quelques points ma réflexion. »
Pierre Legendre

« Chacun des textes du présent tableau et ses illustrations
a été édité dans le livre, Le visage de la main »

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